Cette page actualisée chaque mois réunit par ordre chronologique les séances de la saison 5 de Lune Noire

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LUNDI 7 JANVIER 2019 - 20H45

Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux
Tarifs : 7 € ou Ticket abonnement


MANIAC
Un film de William Lustig

États-Unis, 1980, couleur, 1h27, VOSTF

Avec Joe Spinell, Caroline Munro, Abigail Clayton…

Projection numérique, version intégrale, master 4k restauré
Interdit aux moins de 16 ans.

New York, 1980. Protégé par l’anonymat de la métropole, Frank Zito, un homme solitaire à l’enfance marquée par une mère abusive, apaise ses angoisses en tuant et en scalpant les femmes qu’il chasse chaque nuit dans les rues.

Attention, film culte ! Si le terme est trop souvent galvaudé, ce n’est certainement pas le cas de MANIAC, véritable parangon de l’horreur au moment de sa sortie et qui depuis 40 ans ne cesse de susciter l’admiration des amateurs de cinéma extrême, morbide, dérangeant. A l’heure où les Slashers et leurs croque-mitaines quasi mythologiques envahissaient les écrans du monde entier, un tout jeune réalisateur choisissait au contraire la réalité crue et sordide du monde contemporain (ici, le New-York pas encore « nettoyé » par Rudy Giuliani) pour exposer les agissements d’un tueur bien réel, ne sachant sans doute pas qu’il allait par ce geste marquer de son empreinte rouge-sang une bonne partie du cinéma d’horreur (mais pas que) des années à venir.

Banni en Angleterre, interdit aux moins de 18 ans en France où il échappa de peu à un classement X pour sa violence qualifiée de pornographique, le film suscita la controverse aux États-Unis où des ligues féministes s’en prirent à lui dans l’espoir de le voir retiré de l’affiche. Si leur combat n’aboutit pas, elles parvinrent néanmoins à convaincre certains des plus grands quotidiens du pays, dont le Los-Angeles Times, de lui refuser toute promotion. Une défense se mit en place, avec à sa tête de grands noms de l’industrie hollywoodienne, dont William Friedkin, autre figure d’un certain cinéma transgressif et mal élevé (L’EXORCISTE, CRUISING…).
Aujourd’hui encore, il est facile d’imaginer en quoi le film a pu provoquer de telles réactions et un tel rejet. Son ultraviolence gore, sa volonté délibérée de choquer par l’image est la raison la plus évidente. Mais celle-ci occulte sans doute la raison véritable qu’est le parti-pris de ses auteurs de faire entrer le spectateur dans la tête de Frank Zito, de suivre chacun de ses pas et de ses meurtres pour – sacrilège ! – tenter de nous faire comprendre en quoi un tel monstre, incarnation cinématographique du fameux « rôdeur criminel » dont nous abreuvent les faits divers, reste finalement, et tragiquement, humain.

Jouant des paradoxes, la tragédie de MANIAC est celle d’un enfant meurtri prisonnier d’une enveloppe adulte adipeuse, ogresque presque, et dont le psychisme irrémédiablement fracturé se sert désormais pour tenter d’exorciser une douleur inconsolable. Co-auteur du scénario, Joe Spinell incarne à la perfection ce monstre trop réel, jouant d’un physique repoussant, offrant la disgrâce de son corps tout entier à l’incarnation de ce tueur en série terrifiant et pathétique. A travers son interprétation remarquable se révèle alors un des tours de force du film : faire surgir la tristesse tapie derrière l’atrocité de ses actes.

Porté par la mise-en-scène sobre et ultra-efficace du tout jeune William Lustig (alors seulement réalisateur de deux films pornographiques underground), épaulé par les incroyables effets spéciaux du maître du gore Tom Savini (un ancien photographe de guerre qui avait trouvé dans ce domaine le moyen d’exorciser les images qui le hantaient) et sous-tendu par une des meilleures bandes-originales synthétiques de l’époque, MANIAC vous sera présenté dans toute la gloire granuleuse de son 16mm grâce à un master 4k fraîchement restauré.

— Mathieu Mégemont

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Un événement proposé par l'association Monoquini en partenariat avec le Cinéma Utopia et Radio Nova Bordeaux, avec le concours de Blue Underground.
Merci au PIFFF (Cyril Despontin et Étienne Rappeneau).
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DIMANCHE 3 FÉVRIER 2019 - 20H45

Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux
Tarifs : 7 € ou Ticket abonnement


IMAGES
Un film de Robert Altman

Irlande / États-Unis, 1972, couleur, 1h41, VOSTF

Avec Susannah York, René Auberjonois, Marcel Bozzuffi, Hugh Millais, Cathryn Harrison , John Morley.
Scénario original : Robert Altman et extraits du livre de Susannah York, « In Search of Unicorns ».
Musique : John Williams et Stomu Yamash’ta

Prix d’interprétation pour Susannah York, Cannes, 1972

Cathryn, une auteure de livres pour enfants, victime de harcèlement téléphonique et de soudaines hallucinations, convainc son époux de quitter un temps la ville pour une cure de repos dans leur maison de la campagne irlandaise. Malgré le cadre idyllique, les visions qui assaillent Cathryn au quotidien deviennent plus fréquentes et obsédantes, et la frontière entre réalité et fantasme s’effondre.

En 1971, après le succès critique et commercial de M*A*S*H et un western atypique, MCCABE & MRS. MILLER, Robert Altman décide de s’éloigner des studios hollywoodiens et d’autofinancer une escapade dans le comté de Wicklow en Irlande, avec un budget modeste et une petite équipe de collaborateurs fidèles. Il emporte avec lui un scénario original écrit à la fin des années 60 et que la réalisation de THAT COLD DAY IN THE PARK (1969), sa première œuvre véritablement personnelle, avait mis entre parenthèses. IMAGES en partage le caractère introspectif, illustrant l’intérêt d’Altman pour les figures féminines névrosées, se traduisant clairement ici en terme de schizophrénie et d’hystérie sexuelle. Ces deux films « intérieurs », auxquels on peut rattacher TROIS FEMMES (1976), reflètent une certaine influence du cinéma européen comme territoire de recherche formelle (notamment Ingmar Bergman et la découverte de PERSONA), quand l’ensemble de l’éclectique filmographie d’Altman est essentiellement ancrée dans l’histoire et les mœurs américaines.

Réfutant l’appartenance à un genre quelconque, Altman offre une vision très personnelle sur le thème du dérèglement psychique et de la double personnalité. Nulle description clinique distanciée ou de performance outrancière censée illustrer sur le mode de l’épouvante la descente vertigineuse dans les profondeurs infernales de l’inconscient de son personnage. De façon plus intime, et troublante, une sourde intranquilité nait à travers les propres yeux de Cathryn, en un incessant va-et-vient entre le monde environnant et le monde intérieur, réglant IMAGES au rythme de la lente montée d’un délire solidement ancré dans le quotidien. Le titre même du film renvoie à la dimension imaginaire qui relie les séquences entre elles, aux projections mentales qui se matérialisent dans l’espace physique de sa protagoniste.

Le sujet offre au réalisateur l’occasion de construire son récit sur la base d’un vocabulaire visuel qu’on lui reconnait, recourant aux longues focales et à l’usage fréquent du zoom, produisant des effets de matière à même de rendre inquiétants les éléments rassurants d’un décor familier. La photo démentiellement précise de Vilmos Zsigmond, par ailleurs remarquable paysagiste, contribue à ce sentiment d’étrangeté, disposant sciemment devant nous des objets comme des clés ouvrant différents niveaux de lecture. De même, le décor de Leon Ericksen, prolongeant la tradition gothique qui conçoit l’architecture domestique comme l’expression de l’état psychique de son occupant, joue sur de multiples reflets, scintillements tintinnabulant et mirages renvoyés par les miroirs omniprésents, points de fuite vers un autre univers hanté par la partition musicale particulièrement tendue de John Williams, participant du sentiment de glissement de la perception.

IMAGES ne saurait cependant être réduit à des stridences et des jeux optiques censés restituer une discordance vis-à-vis du réel, en une sorte de rêve abstrait. Il a l’ambition, accomplie, de pénétrer le kaléidoscope mental d’un unique personnage qui peut-être, est tous les personnages, oscillant constamment entre présent et passé, entre fantasme et réalité, entre la fiction et le factuel (Susannah York est véritablement l’auteure du conte dont le personnage déroule de longs extraits dans le film).
En outre, un dialogue fortuit s’établit avec BLACK MOON, le film de Louis Malle qui a fait récemment l’objet d’une séance Lune Noire. On y rencontrait Cathryn Harrison, qui croisait une licorne douée de parole dans les parages d’une maison dont les habitants étaient déjà passablement désaccordés à l’égard du réel. Dans IMAGES, réalisé deux ans auparavant, la jeune actrice se nomme Susannah, quand le personnage qui lui donne la réplique s’appelle Cathryn et rédige un ouvrage intitulé « In Search of Unicorns ».
IMAGES s’évertue à brouiller tous nos repères.

Méconnu et injustement sous-estimé, ce portrait d’une schizophrène partagée entre le merveilleux de l’enfance et une fièvre sexuelle inassouvie est un puzzle complexe et fascinant.

— Bertrand Grimault

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Un événement proposé par l'association Monoquini en partenariat avec le Cinéma Utopia et Radio Nova Bordeaux, avec le concours de Arrows Films.
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MARDI 5 MARS 2019 — 20h45

Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux
Tarifs : 7€ ou Ticket abonnement


MEN & CHICKEN
(Mænd og Høns)
Un film de Anders Thomas Jensen
Danemark, 2015, couleur, 1h44, VOSTF

Avec Mads Mikkelsen, David Dencik, Nikolaj Lie Kaas, Søren Malling, Nicolas Bro...

À la mort de leur père, Gabriel et Elias, deux frères antagonistes marqués par des disgrâces physiques, apprennent qu'ils ont été adoptés et que leur père biologique, Evelio Thanatos (sic), est un généticien pionnier dans la culture des cellules souches, qui vit reclus sur la petite île dépeuplée d’Ork, dans la péninsule danoise.
En allant à sa rencontre, Gabriel, professeur d’université, espère prouver qu’il n’a aucun lien de parenté avec Elias, dont le comportement ingérable repose sur ses seules pulsions. Sur place, ils découvrent qu’ils ont trois demi-frères, des dégénérés qui vivent en autarcie dans une vaste demeure décatie transformée en basse-cour et qui communiquent à grands coups de casserole sur la tête. Comment un scientifique a-t-il pu donner naissance à une telle fratrie ?

Des hommes et des poules. On conçoit que le titre du film n’ait pas été traduit en français, au risque de faire passer cette comédie très noire et corrosive pour un documentaire animalier. En outre, « Des souris et des hommes » était déjà pris et n’avait aucun rapport avec les cobayes de laboratoire qui peuplent le dernier opus en date de Anders Thomas Jensen. Il aura fallu plus de dix ans au réalisateur danois pour repasser derrière une caméra, après LES BOUCHERS VERTS, comédie saignante qui l’aura fait connaitre au public international, et surtout le décapant ADAM’S APPLE qui enfonçait le clou de l'impertinence avec une galerie de personnages frappadingues interprétés par ses acteurs fétiches (dont Mads Mikkelsen, excellant dans la métamorphose, de la farce à la tragédie). Dix années au cours desquelles Jensen s’est consacré à l’écriture de nombreux scénarios (dont l’Oscarisé REVENGE de sa compatriote Susanne Bier en 2011) et à sa vie de famille, dont l’observation, curieusement, lui a donné la matière à cette version très libre de L’ILE DU DOCTEUR MOREAU de H.G.Wells.

Sans doute, au quotidien, une banale scène de repas réunissant quatre enfants affamés et braillards peut paraitre apocalyptique pour le profane. Reportée sur un groupe d’adultes affranchis des règles élémentaires du savoir-vivre, on plonge en plein chaos. Jensen raconte que les premiers jours de tournage ont consisté pour les acteurs à se jeter des animaux empaillés et autres objets contondants à la tête. Si l’usage d’accessoires souples était censé limiter les blessures, l’acteur David Dencik, qui interprète le fluet Gabriel, après quatre jours de bastonnade, est allé voir le réalisateur pour lui demander de penser à tourner d’autres scènes. Ici, la violence, burlesque plutôt que brutale, résultant de comportements infantiles en réponse à des situations grotesques, produit des effets comiques dans un style proche de la farce. L’humour noir de MEN & CHICKEN tient à la fois d’une écriture véritablement déjantée et du jeu très rythmé des acteurs dans la pure tradition du slapstick.

Il ne faudrait cependant pas réduire le film à un festival de torgnoles distribuées par des êtres affreux, sales et méchants dont la promiscuité avec une pléthore d’animaux de ferme encouragerait la bestialité.
Des associations au Danemark se seraient scandalisées du regard porté par Jensen vis-à-vis de certains handicaps, mettant sur le même plan malformations physiques et dégénérescence mentale. À distance du politiquement correct, le film déjoue toute tentative de procès pour discrimination qu’on lui a intenté, partageant à l’instar du FREAKS de Todd Browning une sympathie à l’égard de ses personnages excentriques. On peut aller jusqu'à dire qu'il revendique le droit à la différence dans une société danoise qui a été profondément marquée au début du XXème siècle par la question politique de l’eugénisme et du darwinisme.

À l’heure où un scientifique chinois affirme avoir créé les premiers bébés génétiquement modifiés de l’histoire, MEN & CHICKEN, au-delà de son humour tapageur, porte un message inquiétant sur les conséquences de telles manipulations, soulevant la question de notre rapport à la vie et à nos origines.

Au final, on ne choisit pas sa famille.

— Bertrand Grimault

Nova en parle avec style ici
merci Nova !

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Un événement proposé par l'association Monoquini en partenariat avec le Cinéma Utopia et Radio Nova Bordeaux, avec le concours d'Urban Distribution.
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DIMANCHE 5 MAI 2019 — 20h45

Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux
Tarifs : 7€ ou Ticket abonnement


FAUX-SEMBLANTS
(Dead Ringers)
Un film de David Cronenberg
États-Unis/Canada, 1988, couleur, 1h55, VOSTF

Scénario : David Cronenberg & Norman Snider, d'après le roman "Twins" de Bari Wood & Jack Geasland
Musique : Howard Shore
Avec Jeremy Irons, Geneviève Bujold, Heidi von Palleske, Barbara Gordon...

Grand Prix du Festival du film fantastique d’Avoriaz, 1989

projection 35mm

Elliot et Beverly Mantle, jumeaux inséparables depuis l’enfance et devenus gynécologues de renommée mondiale vivent en parfaite symbiose jusqu’au jour où Claire Niveau, une actrice névrosée et obsédée par son désir d’enfant, vient les consulter pour soigner sa stérilité. Lorsqu’ils découvrent qu’elle a trois utérus, l’harmonie entre les deux frères se brise…

Un peu d’histoire : en 1988, lorsqu’il réalise FAUX-SEMBLANTS, David Cronenberg est au sommet de sa carrière horrifique. Ayant débuté dans son Canada natal au mitan des années 70 avec des séries-B gore à petit budget déjà travaillées par un rapport inquiet au corps et à la sexualité (FRISSONS, RAGE…), il opère à la fin de cette décennie et au début de la suivante un glissement vers des récits où le fantastique et l’horreur explicite métaphorisent de manière très graphique des problématiques universelles et intimes (divorce douloureux dans CHROMOSOME 3, couple soumis à l’épreuve de la maladie dans LA MOUCHE…), souvent au travers de récits où la mutation tient un rôle central. Intellectuel et physique, réflexif et viscéral à la fois, son cinéma s’est révélé obsédé par le motif du « monstre », mais un monstre dont la source est invariablement humaine et dont la métamorphose se révèle inévitable dès lors que le corps de ses protagonistes se trouve incapable de contenir leurs débordements psychiques. Malgré la réflexion brillante tapie derrière ses films et une carrière en ascension constante, Cronenberg reste pourtant toujours, aux yeux de la critique et du grand public, un sympathique faiseur de films d’horreur, l’équivalent alors d’un sous-cinéaste, à l’image de John Carpenter et George Romero dont on le rapproche constamment.
Qu’il s’agisse d’un calcul ou d’une évolution naturelle de son cinéma, le choix de débarrasser presque intégralement FAUX-SEMBLANTS de toute image gore le fera instantanément accéder au rang de cinéaste enfin respectable, sans pour autant rien enlever à ses films de leur charge profondément perturbante … et « monstrueuse ».

Car c’est bien toujours d’un monstre dont il est question dans FAUX-SEMBLANTS, mais un monstre invisible cette fois : le lien unissant les jumeaux Mantle, êtres distincts et pourtant indissociables, dont l’unité ne saurait être brisée qu’au prix d’un effondrement total. Par une étrange ironie, cette créature hydrocéphale et schizophrénique est peut-être la plus belle création fantastique de Cronenberg, qui se verra décerner le Grand Prix du Festival Fantastique d’Avoriaz avant d’accéder pour ses films suivants aux tapis rouges de Cannes, Berlin ou Venise.

Magnifiquement interprété par un Jeremy Irons époustouflant dans ce double-rôle rendu plus complexe encore par la contrainte technique (les jumeaux sont presque de tous les plans), photographié de main de maître par Peter Suschitzky dont l’image renforce la froideur clinique du regard de Cronenberg, FAUX-SEMBLANTS est une expérience dérangeante, maladive presque, dont on ne ressort pas indemne.

— Mathieu Mégemont

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Un événement proposé par l'association Monoquini en partenariat avec le Cinéma Utopia et Radio Nova Bordeaux, avec le concours de Diaphana.
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DIMANCHE 2 JUIN 2019 — 20h45

Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux
Tarifs : 7€ ou Ticket abonnement


LONG WEEKEND
Un film de Colin Eggleston
Australie, 1978, couleur, 1h38, VOSTF

Scénario : Everett De Roche
Musique : Michael Carlos
Avec John Hargreaves et Briony Behets.

Prix spécial du jury, Festival international du film fantastique et de science-fiction de Paris, 1978
Version restaurée intégrale

Peter et Marcia, un couple de Melbourne au bord de la rupture, décident de partir camper le week-end sur une plage isolée du littoral australien pour tenter de recoller les morceaux d’une relation devenue invivable. Le cadre paradisiaque où ils ont planté leur tente se fait de plus en plus menaçant à mesure que les atteintes à la nature environnante se multiplient et que les tensions entre les deux époux s’exacerbent.

Au cours des années 70, le cinéma australien s’est affirmé au-delà de ses frontières, particulièrement au travers de thématiques fantastiques mettant en scène le décor à la fois envoutant et hostile d’un écosystème sauvage. Des films de Peter Weir (LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS, PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK, LA DERNIÈRE VAGUE) au MAD MAX de George Miller, en passant par WALKABOUT du britannique Nicolas Roeg et WAKE IN FRIGHT du canadien Ted Kotcheff, le bush australien représente un espace de dépaysement total, empreint de la mystique de la culture aborigène, duquel peuvent surgir des puissances sourdes, imprévisibles et inexplicables. Le paysage y est une entité à part entière, propice à la magie et au dérèglement des sens, espace ambivalent d’initiation et de destruction. Dans l’arrière-pays dépeuplé où règnent la loi du plus fort et la puissance des éléments, l’homme devient potentiellement une proie.
Outre ces caractéristiques d’une cinématographie de l’outback, une autre tendance forte du cinéma fantastique de cette décennie 70 développe le motif de l’invasion ou de l’agression animale, comme revanche de la nature contre l’humanité qui l’a outragée ou exploitée sans vergogne.

LONG WEEKEND, sans appartenir à un genre bien défini, puise dans ces divers registres et représente une des réussites majeures de la Ozploitation. Everett de Roche, scénariste d’origine américaine qui a largement contribué à ce cinéma d’exploitation australien des années 70 et 80, livre ici une étude de caractère cruelle aux accents quasi bergmaniens, prenant le tour d’une parabole écologique sur la rupture fatale entre l’homme moderne, prédateur et consommateur effréné, et l’environnement qu’il a brutalement colonisé.

En dépit d’un budget des plus modestes, Colin Eggleston, réalisateur rompu aux séries télévisées qui n’a alors signé sous pseudonyme qu’un long métrage érotique (FANTASM COMES AGAIN), traduit ce rapport schizophrène dans une mise en scène implacable. Magnifiant dans le format Cinemascope la splendeur du paysage, le récit offre un contrechamp féroce en auscultant l’égoïsme et les frustrations de deux êtres irresponsables qui ne peuvent s’empêcher de souiller la nature, à l’image de leur relation. La découverte d’un campement abandonné, l’activité nocturne de la faune, peuplant l’obscurité de sonorités inquiétantes, la plainte répétée d’un dugong, les assauts d’animaux a priori inoffensifs, la végétation qui semble vouloir engloutir les intrus, tous ces événements vont progressivement instaurer un climat d’angoisse et de danger, que la partition entêtante de Michael Carlos va savamment souligner. La sècheresse de l’interprétation des deux acteurs, dans leur antagonisme, confère une âpre véracité à leurs personnages, avant que le caractère oppressant de la nature qui se rebelle toute entière ne les pousse dans leur dernier retranchement, jusqu’à un dénouement insensé.

LONG WEEKEND, pourtant peu apprécié dans son pays d’origine, a fait l’objet d’un remake fidèle mais dispensable en 2008. C’est la version originale intégrale et restaurée qui est présentée ici, une œuvre étrange, pessimiste, presque nihiliste, à la portée intacte sur l’impossible réconciliation de l’homme et de la nature.

— Bertrand Grimault

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Un événement proposé par l'association Monoquini en partenariat avec le Cinéma Utopia et Radio Nova Bordeaux, avec le concours du Chat qui Fume et de Umbrella Entertainment.
Merci à Stéphane Bouyer, Étienne Rappeneau et James Brennan.
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