Ulrike Meinhof, alors éditorialiste de Konkret, circa 1960




JEUDI 15 MAI 2014 À 20H30


Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian, Bordeaux

Tarif : 6,50 € ou ticket d'abonnement




UNE JEUNESSE ALLEMANDE
Un projet de long métrage documentaire de Jean-Gabriel Périot
France, 2010-14 (en cours), environ 120 minutes



Projection en présence du réalisateur

Ce n'est pas à une séance conventionnelle que nous vous convions ce soir, mais à la projection d'une durée indéterminée d'un travail en cours, inachevé, forcement fragmentaire, qui sera accompagnée par son réalisateur.

La démarche de Jean-Gabriel Périot, auteur de nombreux essais visuels poétiques et politiques, s'inscrit dans une réflexion sur les conflits les plus marquants de l'histoire collective, interrogeant le statut polymorphe de la violence dans nos sociétés.

"Une jeunesse allemande", film en cours de montage à partir d'archives exceptionnelles, poursuit cette tendance en se penchant sur un des moments les plus tragiques et sanglants de l'après-guerre en Allemagne. Il vise à dresser un portrait kaléidoscopique de l’Allemagne des années 60, démocratie naissante embarrassée par son passé nazi et étriquée dans son rôle d’avant poste de l’impérialisme et du capitalisme face à son double communiste, et où une partie de la jeunesse contestataire, en plein conflit avec ses pères, va se radicaliser jusqu'à basculer dans une lutte armée aux conséquences funestes.


De cette époque troublée, vont surgir Ulrike Meinhof, Holger Meins, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Horst Malher, les fondateurs de la RAF (Rote Armee Fraktion), un groupe terroriste d’extrême-gauche désigné en France comme la Fraction Armée Rouge, ou plus communément « la bande à Baader ».
Il s'agit d'une histoire largement documentée, où les deux camps ennemis, l'état et le mouvement de guérilla urbaine, se sont emparés des médias comme arme, menant ainsi une "guerre des mots et des images", certains membres de la RAF ayant une expérience dans le cinéma.

De cette histoire complexe, le premier mouvement est consacré à Ulrike Meinhof et tente de saisir le processus qui a amené cette journaliste engagée et respectée, mère de deux enfants, à basculer dans la clandestinité et le terrorisme pour devenir en 1970 "l'ennemi public numéro 1", jusqu'au dénouement fatal, le 9 mai 1976 dans la prison de haute sécurité de Stammheim à Stuttgart.

Figure emblématique de cette jeunesse allemande dès 1960, Ulrike Meinhof avait incarné la voix de l’extrême gauche sur les plateaux de télévision où elle était régulièrement invitée. Cette femme de trente ans apparaissait sûre d’elle, presque austère, pesant chacun de ses mots. Servis par sa voix souvent professorale, les documentaires qu’elle a réalisé à cette époque pour la télévision de Hambourg, sont de facture élégante et classique. Ils prennent le temps de montrer les différents visages des laissés pour compte de la société : les immigrés, les travailleurs, les ouvrières… Ces films sociaux et politiques, dessinent un portrait en négatif de la RFA à l’opposé de l’image positive du miracle économique que communiquaient aussi bien les hommes politiques que la télévision.


Bambule (1970)

En 1970, Meinhof a également réalisé en collaboration avec Eberhard Itzenplitz un film de fiction pour la télévision, Bambule (Mutinerie), qui s'inspire de la vie de jeunes femmes vivant dans un foyer à Berlin. Co-écrit avec ces jeunes filles à partir de leur propre expérience, ce téléfilm dresse une peinture réaliste, quasi-documentaire, de ces foyers de travail fermés où elles sont opprimées et exploitées. L'engagement de Meinhof dans la lutte armée a valu à ce film d'être immédiatement censuré.

Nous verrons de larges extraits de films et documents rares réalisés par Ulrike Meinhof, en guise d'esquisse de ce portrait à venir d'Une jeunesse allemande.

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Ulrike Meinhof, circa 1965





CHRONOLOGIE ÉTABLIE PAR JEAN-GABRIEL PÉRIOT

1965

Les enfants de l’après-guerre ont aujourd’hui vingt ans. Ils demandent des comptes à leurs pères sur leur participation au IIIe Reich. Ceux-ci leurs répondent avec dédain, silence ou violence. À l’étranger comme en RFA, les jeunes gens mais aussi les intellectuels s’interrogent sur la fragilité de cette nouvelle démocratie bâtie sur les ruines de l’Allemagne nazie.

La journaliste Ulrike Meinhof est l’une des figures de cette jeunesse allemande.

1966

La DFFB, l’école de cinéma de Berlin, ouvre ses portes. Holger Meins, un jeune homme réservé, fait partie de la première promotion. Dès la rentrée, il réalise un documentaire d’une grande rigueur cinématographique, Oskar Langenfeld, le portrait d’un vieil homme résidant dans un foyer pour démunis.

Avant la fin de l’année, avec les étudiants de sa promotion, Meins remet en question son statut de cinéaste. Ensemble, ils décident de travailler en collectif et de se mettre, avec leurs caméras, au service de la révolution qui s’annonce depuis le Vietnam, Cuba ou encore la Chine. Ce groupe de cinéastes enthousiastes documente au jour le jour les manifestations étudiantes ainsi que ses propres discussions sur le cinéma comme outil d’action politique.

En décembre, à la suite des élections fédérales, le SPD, le parti social-démocrate, accepte de gouverner avec le parti conservateur. Kissinger, ancien Nazi, prend la tête du gouvernement, secondé par Brandt, un ancien résistant. La mise en place de cette coalition a pour conséquence de lancer un mouvement de contestation réunissant tous ceux qui, à gauche, refusent cette alliance contre-nature.

À Berlin, cœur de la contestation, les membres du SDS, le syndicat étudiant, manifestent. Toujours à Berlin, est créée la Kommune 1 qui devient, avec le SDS, un des lieux de regroupements de tous les contestataires. Andreas Baader et Gudrun Ensslin s’y rencontrent. L’avocat Horst Malher défend ceux des membres de la Kommune 1 qui ont à faire avec la justice pour leurs happenings anarcho-dadaistes. Les actions du SDS et de la Kommune 1 sont documentées à la fois par Meins et les cinéastes de la DFFB et par la télévision.

1967

Les manifestations se succèdent à Berlin contre la guerre du Vietnam, contre la visite d’officiels américains ou de dictateurs du tiers-monde… Les étudiants sont de plus en plus nombreux, les policiers également.

Le 2 juin, le Shah d’Iran et sa femme visitent les ors des palais Berlinois sous le regard complaisant des caméras de télévision. Dehors, Meins et d’autres cinéastes filment les étudiants qui se font tabasser par les policiers. En début de soirée, un policier abat froidement un manifestant. Pour tous les participants du mouvement de contestation et pour ceux qui le soutiennent, c’est la consternation et la colère. Cette violence inédite depuis la chute du nazisme se retrouve dans les documentaires que Meins ou Meinhof réalisent chacun sur cette journée.
Le 2 juin entérine la séparation entre la jeunesse contestataire et la société allemande et pousse à une radicalisation des deux côtés. Dans les rues, les affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants deviennent de plus en plus violents. Dans les médias dominants, les étudiants sont décrédibilisés voire insultés. Dans les films militants, notamment ceux des étudiants de la DFFB, les adversaires du mouvement (l’État allemand, les USA, le capitalisme etc.) sont présentés comme des cibles à abattre. Le recours à la violence comme outil révolutionnaire gagne du terrain dans les milieux militants comme dans les films politiques de l’époque.

A la fin de l’année, Ulrike Meinhof quitte Hambourg pour Berlin. Elle cherche à se rapprocher du mouvement de contestation pour éprouver sa pratique de journaliste engagée mais jusque-là éloignée des évènements. Sur les plateaux de télévision, elle prend désormais clairement parti, justifiant même la violence des manifestants devenue, selon elle, nécessaire.

Janvier – Octobre 1968

Contre les éditions Springer (le plus grand éditeur de presse dont les titres sont très droitiers et participent à l’escalade de la radicalisation), Holger Meins réalise un film-tract, Comment fabriquer un cocktail Molotov ? Ce film muet décrit visuellement, et très précisément, la fabrication de ce qu’il présente comme une arme révolutionnaire aux mains d’hommes et des femmes qui vont incendier les éditions Springer.

Le 3 avril, les journaux télévisés font leurs unes sur un double incendie criminel ayant dévastés deux grands magasins à Francfort. Quatre jeunes gens, dont Andreas Baader et Gudrun Ensslin, arrêtés quelques heures après, ont déposé des bombes incendiaires dans les magasins pour, selon eux, « réinscrire la guerre du Vietnam dans le quotidien des Allemands de l’Ouest ».

Le 11 avril, le leader du SDS est très grièvement blessé par balles par un jeune homme qui déclare avoir suivi les injonctions des journaux de Springer appelant à « stopper l’extrémisme » des étudiants. Dans toute la RFA, c’est l’explosion. Les manifestants assaillent les bâtiments de Springer. A Berlin, Horst Malher parade en tête de la manifestation ; Meinhof elle-même manque d’être arrêtée ; Meins, avec ses collègues, filment la nuit entière la manifestation qui se transforme en une émeute que les policiers ont du mal à contenir.

En mai, à la DFFB, les étudiants, dont Holger Meins, décident d'occuper l'école et de la mettre totalement au service de la contestation en cours. Ils la renomment « Académie Dziga-Vertov ». Comme à leur habitude, ils documentent, en même temps qu’ils agissent concrètement, l’occupation de DFFB, la contre-attaque victorieuse de la police et leur exclusion définitive de l’école. Dans leur dernier film collectif, grand récapitulatif de presque deux ans d’activisme cinématographique, ils apparaissent en groupe, derrière une banderole qui indique : « Nous allons saisir les armes à l'intérieur des systèmes dominants et préparer leur destruction avec enthousiasme. »

Alors que le mouvement est au plus fort et qu’explosent d’autres mouvements de contestation à travers le monde, le parlement vote des lois d’urgence « contre toute atteinte à l'ordre constitutionnel libéral et démocratique ». Celles-ci justifient les arrestations de dix-mille participants aux manifestations et à leur condamnation à des peines de prison ferme. Les intellectuels, restés jusque-là témoins des évènements, se joignent à la contestation contre cette dérive répressive du gouvernement. Hors Malher défend les étudiants arrêtés et intervient alors souvent à ce titre à la télévision.

En octobre, Malher défend Baader et Ensslin lors de leur procès pour les incendies. Toutes les figures de la contestation (d’Ulrike Meinhof à Cohn-Bendit) assistent à ce procès couvert par la télévision. Baader et Ensslin, par leur choix de l’action directe et par le point de vue politique clair et offensif qu’ils expriment lors du procès, deviennent des figures médiatiques du mouvement. Un premier téléfilm leur est consacré, le godardien Brandstifter de Klaus Lemke, et les installe dans l’imaginaire collectif comme des Bonnie & Clyde contemporains, l’esprit révolutionnaire en plus.

Novembre – décembre 1968

Le premier film de Holger Meins après son exclusion de la DFFB s'intitule Nous devons marcher vers le Boulevard Tegeler. Ce film-tract est réalisé en soutien à Horst Mahler qui doit passer devant un tribunal en novembre, jugé pour sa participation à la manifestation contre les éditions Springer. Ce film kaléidoscopique et silencieux est composé de multiples matériaux montés frénétiquement. Il rappelle qui est Horst Mahler et demande aux étudiants de venir le soutenir lors de son procès. Il présente également un véritable plan de bataille pour la manifestation à venir en indiquant aux spectateurs comment affronter la police. Le film se termine par une surimpression du tribunal avec une allumette qui brûle, suivie du slogan : « Il vaut mieux aller en prison maintenant que plus tard. »

Holger Meins, encore, filme cette manifestation qui est la plus violente du mouvement étudiant. Les policiers emploient toutes les techniques qui leur sont offertes : barrières, canons à eaux, escouades de chevaux, matraques… Malgré cette débauche de moyens, les étudiants attaquent les policiers jusqu’au petit matin.

Cette manifestation marque la fin du mouvement de contestation. En plein élan, celui-ci s’arrête net et laisse ses participants désarçonnés.

1969

Ulrike Meinhof vit un moment de rupture. Un documentaire la montre chez elle, déprimée et épuisée. Alors que l’interview porte sur les difficultés de lier la vie personnelle et l’activité militante pour les femmes, elle répète : « C’est difficile, très difficile. » Peu après, certains de ses partisans dans une lutte qui l’oppose à son ex-mari pour la direction du journal Konkret dont elle est la rédactrice en chef, vont saccager sa maison de Hambourg qu’occupe encore son ancien mari. Si elle ne participe pas elle-même à cette action, les reportages télévisés qui la reportent s’interrogent non sans ironie sur cet acte qui leur semble absurde.

Au printemps, Andreas Baader et Gudrun Ensslin sortent de prison en attendant leur procès en appel. Ils s’investissent dans un quartier H.L.M. de Berlin, avec un groupe informel de bénévoles auquel participent Malher et Meinhof. Holger Meins met des caméras à la disposition de jeunes désœuvrés du quartier, rejoint par des architectes critiques. Baader et Ensslin vont ensuite travailler dans des foyers pour jeunes adultes en difficultés et vont participer au mouvement de solidarité en faveur des anciens étudiants toujours incarcérés. Le 11 novembre, le tribunal confirme la peine prononcée contre eux. Ils refusent de retourner en prison et passent à la clandestinité.

Holger Meins poursuit ses expériences de cinéma militant. Il est persuadé que les cinéastes ne doivent plus faire de film sur des populations déclassées, ni avec elles, mais aider ces populations à faire leurs propres films. Si ses essais trouvent un écho favorable dans le milieu professionnel et sont reproduits par d’autres groupes de cinéastes, pour Meins, c’est un échec. Il se heurte soit à l’incompréhension des gens auxquels ils s’adressent, soit à l’impossibilité pour ceux-ci de réaliser des films techniquement et artistiquement aboutis. Il ne reste à Meins, à la fin de l’expérience, qu’un amas de rushs et la décision d’arrêter de faire du cinéma.

De son côté, Ulrike Meinhof travaille à un film de fiction pour la télévision, Bambule (Mutinerie), coécrit le avec des jeunes filles à partir de leur propre vie dans un foyer de travail fermé à Berlin. Ce téléfilm dresse un portrait réaliste, quasi-documentaire, de ce foyer où les jeunes filles sont exploitées. Si le film est une vraie réussite narrative et formelle, pour Ulrike Meinhof c'est un échec. Elle voulait que grâce au film ces jeunes femmes prennent politiquement conscience de la réalité de leur existence et de « l'oppression » qu'elles subissaient. Mais une fois le film fini, les jeunes femmes refusent de poursuivre les rencontres de réflexion politique que leur propose Meinhof.


Ulrike Meinhof (à gauche), en 1969, au moment du tournage de Bambule. Photo : Ruth Walz.

1970

Le 14 mai, les journaux télévisés ne parlent que de la libération d'Andreas Baader (arrêté en avril lors d’un contrôle routier) par un commando armé auquel Ulrike Meinhof a participé. Le 4 juin, le Spiegel publie une interview de Gudrun Ensslin et d’Ulrike Meinhof. Dans l'enregistrement sonore de l’interview, Ulrike Meinhof déclare d'une voix affirmée et tranchante : « Organiser une opposition armée, développer la lutte des classes, fonder la Fraction Armée Rouge… Se demander s'il est juste d'organiser des groupes d'opposition clandestins en République fédérale d'Allemagne et à Berlin-Ouest, c'est se demander si cela est possible. La réponse ne peut être donnée qu'à travers une mise en œuvre pratique. Tout le reste n'est que spéculation. Le pouvoir politique sort des canons. »

Un reportage est diffusé peu après : des quidams demandent la pendaison de ces « malades dangereux » ; d'autres, plus jeunes, soutiennent cette action ; d'anciens collègues ou amis d'Ulrike Meinhof et de Horst Mahler essaient de comprendre ou d'expliquer leur geste ; les policiers semblent désarçonnés. Dans la deuxième partie du reportage, les journalistes retrouvent la piste des militants de la RAF jusqu'au Liban. Mais ils ne peuvent trouver le camp où ces militants s’entraînent.

En septembre, la RAF braque trois banques à Berlin. En octobre, cinq membres de la RAF, dont Horst Mahler, sont arrêtés. En novembre, le BKA, un service de police anti-terroriste, est créé et la RAF vole des passeports dans des mairies. En décembre, quatre membres de la RAF sont capturés… Les journaux télévisés enchaînent les sujets et les reportages. Ulrike Meinhof est déclarée « ennemi public numéro un ». Les rues sont recouvertes d'affiches avec sa photo. Des émissions d'enquêtes policières lui sont consacrées.

1971

En mai 1971, la RAF publie Sur le concept de la guérilla urbaine dont un journaliste se moque dans un documentaire télévisé qui suit un ouvrier tout au long de sa journée. Une voix-off couvre les images : « Un bon travailleur dans une petite ville du sud de l'Allemagne. Une femme, des enfants, une voiture, une télévision, un jardin… On peut le considérer comme un allemand type. C'est lui et sa libération de l'oppression capitaliste qui est le but du programme de l'Armée rouge. » Cette voix-off enchaîne par la lecture d'extraits du texte de la RAF : « Une théorie révolutionnaire actuelle ne peut être développée que par ceux qui, de par leur situation objective, peuvent intégrer dans leurs réflexions les expériences du passé et les lois déduites du passé, par ceux qui, grâce à leur capacité d'abstraction, peuvent analyser et généraliser les luttes de classes actuelles sur la base des connaissances objectives. » La voix-off conclut : « Quel ouvrier peut comprendre cela ? Qui d'ailleurs se définit aujourd'hui encore comme prolétaire ? »

Le 15 juillet, les journaux télévisés annoncent la mort d'Ulrike Meinhof, tuée par un policier. Le lendemain, cette information est rectifiée : c'est Petra Schlem, une jeune militante de la RAF, qui a été abattue. En octobre, un policier est tué par la RAF. En décembre, un activiste et un policier sont abattus. En mars 1972, un Anglais, sans lien avec la RAF, est tué par erreur par la police et quelques jours plus tard, un membre de la RAF et un commissaire de police sont tués lors d'un affrontement armé…

1972

En mai, à Francfort, trois bombes explosent au quartier général de l'US Army ; à Augsburg, deux bombes explosent à la Direction générale de la police ; à Munich, une bombe explose au BKA ; à Karlsruhe, la voiture d'un juge explose ; à Hambourg, deux bombes explosent aux éditions Springer ; à Heidelberg, deux bombes explosent au quartier général de l'US Army. Ces attentats font cinq morts et soixante-cinq blessés. À la télévision, les images sanglantes, les sujets sur les secours, les interviews des rescapés, les analyses à chaud se succèdent sans discontinuer.

Le 1er juin, des caméramans filment le siège d'un garage en bas d'un immeuble par une centaine de policiers. Les télévisions diffusent en direct et en continu cet événement encore incertain et chaotique. Lorsqu'un tank de la police vient se placer devant le garage, un homme en sort et se déshabille. Il est grand et extrêmement maigre. Les policiers le saisissent violement pour l'entraîner jusqu'à un fourgon sécurisé. Holger Meins résiste, mais pas tant par ses mouvements que par des cris stridents. Un deuxième homme se traîne lamentablement hors de la cachette. C'est Andreas Baader qui a été blessé à la jambe.

Du 7 juin au 13 juillet, onze membres de la RAF, dont Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin, sont arrêtés à travers le pays. Tous sont filmés entre les mains de la police.

1973

Si les actions sanglantes de la RAF ont décrédibilisé son combat auprès de ses anciens supporters, un mouvement de soutien se met en place quand sont révélées les conditions de détention extrêmes que subissent les prisonniers. Certains d’entre eux sont soumis à un « isolement sensoriel » : ils vivent seuls dans des cellules phoniquement isolés et fortement allumées 24 heures sur 24. Les militants des droits de l’homme rappellent que ce traitement est considéré comme une torture et demandent des comptes au gouvernement qui nie. Un écrit de Meinhof qui tente pathétiquement de mettre en mots ce qu’elle vit est utilisé dans de très nombreux documentaires télévisés qui s’interrogent sur ces conditions de détention ainsi que dans des films militants réalisés en soutien aux prisonniers.

En janvier, un juge prononce la libération d'une prisonnière de la RAF pour de graves problèmes de santé conséquents à son isolement. En novembre, une autre prisonnière est libérée pour état de santé, elle meurt peu après. Pendant des mois, la direction de la prison lui a refusé des examens alors qu'elle souffrait de graves douleurs causées par une tumeur qui aurait pu être soignée. La télévision relaie ces épisodes qui choquent une partie de l’opinion publique.

1974

Le 9 novembre, le Chancelier Helmut Schmidt tient une conférence de presse face à une nuée de caméras et de micros : « Je voudrais dire que tout social-démocrate ne peux que se sentir consterné par chaque mort qui résulte d'une idéologie aveugle. Cependant, personne ne doit oublier que Monsieur Meins faisait partie d'un groupe violent, le groupe Baader – Meinhof, qui a causé la mort d'autres citoyens. Après tout, ce groupe a mené une lutte contre les citoyens de ce pays ; en attendant leurs procès, ils ne peuvent pas espérer vivre dans un centre de loisirs ! Ils doivent accepter l'inconfort de la prison. » Meins vient de mourir d’une grève de la faim menée par les prisonniers contre leurs conditions de détention.

Dans le pays, s'organisent des manifestations sauvages que la télévision dénonce comme des regroupements d'extrémistes. À Berlin, des milliers de manifestants brandissent des affiches sur lesquelles est inscrit au-dessus d'une photographie du visage de Meins : « Notre ami est mort ». D'autres brandissent la photographie mortuaire du corps nu et décharné de Meins qui rappelle de sombres souvenirs. Le lendemain, le président de la cour suprême est assassiné.

1975

Pour répondre aux menaces que pose la RAF, le gouvernement fédéral fait voter de très nombreux changements législatifs qui limitent les droits de la défense, et il augmente de manière exponentielle les moyens et les prérogatives des différentes polices. La RFA devient le pays le plus en pointe en matière de lutte anti-terroriste en développant le premier système informatique de fichage de la population. Cependant, cela n’a aucun effet : les actions terroristes se multiplient. En février, un député est kidnappé et échangé contre cinq prisonniers d'un autre groupe terroriste allemand. En avril, l'ambassade d'Allemagne à Stockholm est occupée par un commando de la RAF. Deux diplomates sont abattus et deux membres du commando meurent dans l'explosion du bâtiment.

Le 25 avril, Helmut Schmidt déclare devant le Parlement avant le vote de nouvelles lois spécialement écrites pour le procès de la RAF qui va s'ouvrir : « Les terroristes n'ont aucun droit de décision sur la liberté et la vie des autres. Celui qui veut protéger l'État de droit doit être prêt à aller jusqu'aux limites que cet État de droit propose et impose. » De nombreux intellectuels et acteurs de la vie publique prennent la parole pour dénoncer cette dérive sécuritaire.

En mai, s'ouvre le procès de la RAF dans la toute nouvelle prison de haute sécurité de Stammheim à Stuttgart. Le tribunal sis à l'intérieur de l'enceinte de la prison est soumis à un système de surveillance et de sécurité jusque-là inédit… Dès l'ouverture du procès, les avocats sont récusés et peu après les prévenus eux-mêmes sont expulsés du procès.

1976

Étrangement, parmi les réponses les plus lucides faites à cette surenchère répressive, s’élève la voix d’un homme qu’on ne peut pas soupçonner de sympathie pour les terroristes. Ainsi s’exprime à la télévision, Horst Herold, créateur et directeur du BKA, la police anti-terroriste ouest-allemande : « Avec ses méthodes de lutte, la police ne peut atteindre que la surface des événements, elle travaille uniquement sur les conséquences. Si tout se passe bien, elle peut empêcher un acte terroriste, mais elle ne peut pas en éliminer les causes. Ça, c'est le travail de la politique. Évidemment, la politique se préoccupe des causes, mais la question est de savoir comment elle le fait… Il y a deux grandes façons de comprendre de telles causes. La première est de circonscrire les causes dans la personnalité du terroriste, dans son tempérament, ses prédispositions… Bref, d'expliquer le terrorisme comme un produit du cerveau des Baader et des Meinhof. Si on opte pour cette explication, alors le terrorisme se terminera avec l'élimination physique des terroristes. Il suffirait de supprimer Baader et Meinhof pour que le terrorisme s'arrête. Je pense que c'est une erreur. Car même si Baader et Meinhof n'existaient pas, le terrorisme existerait quand même. Les causes du terrorisme sont d'un ordre objectif et non pas subjectif. L'existence du terrorisme dépend de l'évolution et des structures objectives de notre société, mais également de ses défauts. »

Le 9 mai, Ulrike Meinhof est retrouvée pendue dans sa cellule. Suicide pour les uns, mise en scène de suicide et assassinat pour les autres, cette mort est un moment traumatisant en Allemagne mais aussi à l'étranger. Si des journalistes et des hommes politiques commentent froidement la mort pour eux méritée de cette terroriste, d’autres lui rendent malgré tout hommage déclarant publiquement leur tristesse face à l’échec irrémédiable de cette femme qu’ils ont connue et un temps appréciée.

1977

La police se militarise et des tanks protègent désormais les bâtiments officiels. Tous ceux, simple citoyen, homme politique ou intellectuel, qui osent encore prendre la parole pour critiquer cette dérive policière se voient vilipendés dans les médias. Heinrich Böll, qui refuse de taire ses critiques, se retrouve lui-même accusé de soutien aux terroristes.

Le 7 avril, un procureur est assassiné par un commando voulant venger la mort d’Ulrike Meinhof. Le 30 juillet, un banquier est tué lors d’une tentative de prise d’otage.

Le 5 septembre, Hans-Martin Schleyer, président du syndicat des patrons, homme influent auprès du gouvernement, président de Mercedes Benz et ancien nazi est enlevé par un commando de la RAF. Celui-ci demande la libération de ses prisonniers. Le chancelier Schmidt s'adresse en direct à la télévision : « Les coupables font probablement partie de mon audience de ce soir. Peut-être que vous jubilez, que vous vous sentez triomphants et puissants. Mais ne vous aveuglez pas. Il n'y a aucun avenir pour le terrorisme. Parce que le terrorisme a des adversaires déterminés, et pas seulement les organes de l'État. La nation allemande dans son ensemble est contre vous. » Hans-Martin Schleyer, contraint par ses kidnappeurs, enregistre face caméra quatre messages vidéo entre le 7 septembre et le 15 octobre. Fantomatique, il y déclare notamment : « Cela fait maintenant cinq semaines que je suis prisonnier des terroristes. Tout cela parce que je me suis engagé et exposé pendant des années pour cet État et son ordre libéral et démocratique. Je suis très inquiet. On voudrait que je meure en silence. »

Les élections fédérales approchent et les deux partis de gouvernement jouent la surenchère sur les questions sécuritaires. Les appartenances politiques se brouillent. Tous appellent à une politique encore plus répressive et demandent la suspension de certains droits civiques au nom du droit à la sécurité.

Le 13 octobre, un avion de tourisme est détourné par un commando palestinien qui demande également la libération des prisonniers de la RAF. Sur les écrans de télévision, les commentateurs journalistes ou politiques ne savent pas comment réagir face aux images diffusées en direct. L’avion passe d’un aéroport à un autre jusqu’au 17 octobre où il atterrit à Mogadiscio. Pendant ce temps, des manifestants se massent devant la prison de Stammheim pour demander la pendaison des prisonniers de la RAF.


Couverture de Bazooka pour Libération

Dans son court-métrage pour L'Allemagne en automne, Rainer Werner Fassbinder, apparaît nu dans le couloir de son appartement et parle au téléphone. Il raconte les derniers évènements de la nuit à son interlocutrice. Il lui apprend que les otages de l’avion ont été libérés par un commando anti-terroriste et que les preneurs d’otages ont été abattus ; que Schleyer a été retrouvé mort dans le coffre d’une voiture ; que Baader, Ensslin et un autre prisonnier ont été découverts morts dans leurs cellules. Il ironise sur le supposé suicide par armes à feu de ces trois membres de la RAF dans la prison la plus sure du monde.

Dans la séquence suivante, il discute avec sa mère autour de la table de la cuisine. La discussion, dont le ton monte rapidement, tourne autour du terrorisme, des réponses à y donner, des moyens de protéger la démocratie et des obligations morales que celle-ci impose. Face à un Fassbinder qui ne transige pas sur ses propres valeurs morales, sa mère a du mal à soutenir ses opinions empreintes de peurs et justifie maladroitement le choix de la répression et de la violence du gouvernement. À la fin de la discussion, sa mère défend l’idée selon laquelle la démocratie n’est plus la meilleure option politique. Son fils lui demande alors, en criant, ce qui lui serait préférable. Elle conclut : « ce dont l’Allemagne a besoin aujourd’hui, c’est d’un pouvoir autoritaire, mais qui serait bon, aimable et juste. »

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Complément discographique

Roberta Settels (née en 1929 - décédée le 9 février 2014), était une compositrice américaine qui avait émigré en Europe pour travailler notamment dans les années 70 et 80 aux Studios de Musique Électronique de Stockholm (EMS) et à lIRCAM à Paris. Elle avait étudié auprès de Iannis Xenakis.
Elle édita son unique disque en 1985 sur son propre label, Music in Crisis, créé pour l'occasion après une polémique avec le label initialement prévu, Caprice Records, en regard du sujet éminemment politique de ses compositions et de sa dédicace. En effet, Isolation! Meinhof in memoriam se veut une étude sur les conditions de détention subies par Ulrike Meinhof dans sa cellule de la prison de Stammheim. Il s'agit d'une "suite électronique" qui tente de restituer les effets d'une privation sensorielle en milieu carcéral, une forme de torture physique et mentale assumée par le système pénitentiaire Ouest-Allemand qui conduisit Meinhof au suicide.
Ces compositions qui laissent une large place au silence, préfigurent de 10 ans une certain approche musicale minimaliste qui s'est développée depuis, et sont portées, hantées même, par son sujet.
Nous sommes ici très loin esthétiquement de la musique d'Heldon, qui avait édité Soutien à la RAF sous forme d'un 45 tours en 1975.


Les notes de pochette de ce chef-d'œuvre inconnu :


"Les quatre morceaux se présentent comme les sections d'une seule composition, unies par l'histoire de Meinhof. La première pastorale est classique, conventionnelle, facile à écouter ; la deuxième, plus inquiétante, avec des sons un peu bizarres, mais toujours lyrique. "Isolement", qui suit, est une étude du silence, de la douleur. Un hymne aux héros des mass medias. Et pour terminer, un commentaire de la surabondance autodestructrice des mass medias."


"Lorsqu'il n'y a rien d'autre à écouter, écoutez le silence.
Isolement - dans un sens double.
- un essai de transmettre, sous forme musicale, les impressions des sons du silence.
Écoutez. Sons lointains et sons intérieurs. Le silence s'intensifie et le son s'amplifie. On entend en couches, avec une perception accrue de l'espace.
- une reconstitution de l'atmosphère d'une cellule blanche hermétique. L'esprit de l'incarcérée après des années de solitude, lorsque la limite entre son réel et son imaginaire, son mémorisé et son anticipé, n'est plus très claire.
Meinhof in memoriam...
Réduite au silence.
La plume est une arme trop puissante pour être réduite au silence.
- mais pas seulement Ulrike Meinhof."


"Cette œuvre a été composée peu de temps après la mort de Ulrike Meinhof. Elle lui est dédiée car, par sa vie, son incarcération, sa mort, elle symbolise le destin de milliers d'intellectuels qui, d'une manière ou d'une autre sacrifient leur vie à leurs convictions. Néanmoins, le morceau n'est pas politique mais plutôt un essai d'interpréter les tensions du silence et de l'isolement.
La forme est un silence dans lequel on discerne de plus en plus de sons. (...) Du néant émerge le silence et du silence surgissent des sons proches et lointains. Indiscernables tout d'abord, le murmure s'amplifie en un vacarme presque insupportable, culminant dans les voix d'un rêve oublié.
L'œuvre implique une prise de position quant à la question de savoir si la musique - l'art - doit se mêler de politique ou non. Je ne crois pas aux règles fixes ; cela dépend plutôt des circonstances et de l'engagement réel de l'artiste. Une œuvre peut avoir quelque chose à gagner de par son actualité mais risque aussi, le temps passant, de perdre beaucoup de sa valeur si elle n'a pas d'autres qualités. En composant un morceau de musique aussi spécifiquement lié à la politique, je prends position en faveur de l'engagement politique. Mes propres opinions politiques n'ont par ailleurs rien à voir avec le morceau. Il est dédié à Ulrike Meinhof parce qu'elle démontrait que la plume reste en fait plus puissante que le glaive." - Roberta Settels -