SCREEN TEST #9
cinémas de traverse

MARDI 29 SEPTEMBRE 2020 / 20H30
Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian — Bx
Entrée : 7€ ou ticket d'abonnement Utopia


QUELQUE PART QUELQU'UN
Un film de Yannick Bellon
France / 1972 / coul / 1h38

Avec Loleh Bellon, Roland Dubillard, Christine Tsingos, Hugues Quester, Hélène Dieudonné…

Version restaurée

— Paris en 1972, ville impersonnelle où les destins se croisent, sans toujours se reconnaître. Vincent est courtier le jour, et la nuit il tente désespérément d’écrire un livre que son penchant pour l’alcool l’empêche d’achever. Raphaëlle est architecte et contribue à la rénovation et à la construction de nouveaux immeubles dans la ville, en pleine frénésie immobilière au début de ces années 70. Ces deux êtres essayent de construire quelque chose ensemble sur fond de paysage urbain et social chamboulé, une femme sans relations ni formation débarque dans la grande ville, des jeunes gens se rencontrent et se séparent, un vieux couple est chassé du quartier où il habite depuis toujours, nous croisons des regards anonymes, une rumeur s’élève, les voix habituellement silencieuses se font entendre…

Disparue en juin 2018 à l’âge vénérable de 95 ans, la réalisatrice, scénariste, monteuse et productrice Yannick Bellon est l’auteure d’une œuvre aux éclats discrets et divers. Depuis son premier court métrage autoproduit, GOÉMONS (Grand prix du documentaire à la biennale de Venise, 1949) jusqu’au SOUVENIR D’UN AVENIR, co-réalisé avec Chris Marker (2001), portrait de sa mère, Denise Bellon, photographe voyageuse proche des surréalistes et du milieu artistique des années 30, en passant par JAMAIS PLUS TOUJOURS, avec sa sœur, la comédienne et dramaturge Loleh Bellon et Bulle Ogier (1976) et LA TRICHE, tourné à Bordeaux en 1984 avec Victor Lanoux interprétant un inspecteur de police homosexuel, Yannick Bellon s’est affirmée comme une cinéaste humaniste et audacieuse, toujours attentive aux enjeux de son temps.

Son premier long métrage, QUELQUE PART QUELQU’UN, dont le titre est emprunté à un poème d’Henri Michaux, est peut-être son plus beau film. Tourné en grande partie en Super 16mm avec les moyens modestes d’une société créée pour l’occasion, les Films de l’Equinoxe, QUELQUE PART QUELQU’UN est né d’une accumulation de sensations au contact de la ville et du désir de fouiller cet immense cœur. De cette masse en mouvement surgissent ou disparaissent des personnages, qui sont autant de traces, d’empreintes, d’existences qui pour certaines se fondent dans la foule et l’indifférence, pour d’autres expriment l’impatience de vivre. Parfois apparaît furtivement un visage connu : celui de Claude Lévi-Strauss, du cinéaste Joris Ivens, de l’écrivain Claude Roy, du poète Jacques Roubaud… La fiction se fait documentaire, mais jamais voyeuriste, pour saisir cette impression de palpitation, pour surprendre ces visages, ces expressions, ces gestes, qui s’inscrivent dans une composition d’une grande rigueur, en une sorte de concerto urbain tumultueux que ponctuent de brefs solos, des voix et des chuchotements. La ville, ses façades comme une peau, ses artères, ses plis sinueux, y est un personnage à part entière, un puzzle aux pièces éparpillées mais vivantes.

D’une tonalité proche d’un autre grand film de la période - UN HOMME QUI DORT de Bernard Queysanne et Georges Perec -, il s’y joue la lente usure de la vie telle qu’elle s’organise dans les grandes métropoles industrielles, la division mortifère des êtres par la solitude.
QUELQUE PART QUELQU’UN est une œuvre grave, certes, mais ample par son lyrisme et sa musicalité, poignante par son attention portée à l’homme du commun et à sa quête de tendresse, à ces morceaux de nous-mêmes brassés dans le tourbillon de l’existence.
La partition inquiète de Georges Delerue donne son rythme à ce poème urbain de la mémoire et du temps, entre méditation et incantation, où s’affirme une vision intimiste d’une grande singularité.

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Remerciements : Tamasa Distribution.