
Samedi 16 août — 18h
Deux films rares de la Nouvelle Vague en 16 mm
LES FILLES DE LA ROUTE
Louis Terme & Jacques Morin
France / 1962 / n&b / vf / 29 min.
Prix de la critique internationale, Festival de Tours 1962
Cette « fille de la route », Juliette, est une ouvrière du textile qui, pour aller travailler dans la métropole lilloise, prend chaque jour l’autocar pour une heure de trajet. Guère de loisir pour la jeune femme, en dehors des bals du samedi soir et d’ennuyeuses rencontres sportives dans le froid du Nord. Taciturne, elle se confie à sa compagne habituelle de voyage car elle s’est disputée avec son Roméo de métallo il y a deux semaines et s’inquiète d’être enceinte. À la sortie de l’usine, l’amie intervient pour réconcilier les deux amants. Dès lors, se pose la question de « l’après » entre maternité, ménage, travail, logement…
Difficile à dater (l’INA cite « La Fille de la route » de Jacques Morin (1959), fiction documentée sur ces travailleuses du Bassin minier », le site du BFI mentionne l’année 1962 et il figure dans la Saison Cinématographique 1963), ce film est contemporain de L’AMOUR EXISTE de Maurice Pialat dont les échos nous reviennent dans ces « paysages tristes » de terrils et leurs pyramides dans la brume, les façades uniformes de brique, les ponts métalliques qui rythment les voyages dans une grisaille constante. On pense aussi au TOGETHER de Lorenza Mazzeti, une œuvre à part dans le Free Cinema britannique qui empruntait la voie d’une fiction documentaire. Ici la mise en scène est d’une grande sobriété pour évoquer une vie sans grande perspective, fragile et banale. Le point de vue naturaliste de Louis Terme (cinéaste totalement absent des radars) s’exprime d’abord dans le visage fermé de Juliette, son monologue intérieur qui s’estompe quand les femmes montent dans le car à chaque arrêt, chacune portant le fichu. Un lent travelling dans l’allée centrale du car nous fait partager les conversations, deux femmes plus âgées parlent une langue étrangère. Il y a celle que Juliette déteste, une blonde aux mœurs légères – du moins perçoit-on que la jeune femme a une certaine expérience avec les hommes, ne s’embarrasse pas de ces « idiots de métallos » et semble connaitre la Suisse pour des raisons plus pratiques que touristiques, « à condition d’avoir de l’argent » (l’avortement étant illégal alors en France). L’enjeu pour Juliette est de parler avec son amoureux contrarié et quand la situation se dénoue, le film nous fait partager cet instant avec pudeur, et même grâce : la gêne dans les regards des amants, le bras de l’homme qui passe autour de la taille de la femme à une juste distance, le moment où déjà ils se séparent, Juliette remontant dans l’autocar et, pour tenter d’entendre son amant qui lui donne rendez-vous le samedi, enlève son fichu et libère ses longs cheveux bruns. C’est un visage détendu qui révèle sa beauté, quand ensuite Juliette se recoiffe avec une brosse. Mais le voyage du retour est le moment de nouvelles interrogations : pas question de se mettre en ménage chez ses parents. Et ses parents à lui ? Il faudrait trouver un logement. À Roubaix, les HLM restent chers et peu accessibles, il faut se mettre sur une liste d’attente. Et quand l’enfant sera là, comment faire avec une seule paye ? Il n’y a pas de grand-mère pour s’en occuper. C’est particulièrement dans cette séquence de quadrillage de rues de cités HLM nouvellement construites que la minéralité de Pialat et ses paysages pauvres livrent leur écho. Si le film est porteur d’un certain espoir, il consigne son héroïne à un horizon déjà fermé.
« Sincérité aussi, mais maladresse et naïveté en plus dans LES FILLES DE LA ROUTE d’un jeune cinéaste lillois, Louis Terme. L’auteur évoque le problème des jeunes ouvrières des usines textiles, contraintes de faire chaque jour cinquante kilomètres et plus, en autocar, pour aller à leur travail : comment la vie privée d’un être humain est complètement perturbée, totalement dépendante de ses conditions de travail. L’extrême dépouillement du récit, qui confine presque à la pauvreté, dégage une poésie qui n’est peut-être sensible qu’aux gens originaires de cette riche et sinistre plaine du nord. » Jean Douchet, Tours 1962, Cahiers du Cinéma n°140, Février 1963.
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LES MAUVAISES FRÉQUENTATIONS
Jean Eustache
France / 1963 / 16 mm / n&b / 42 min.
Jean Eustache (1938-1981) a 25 ans quand il démarre les prises de vues de son premier métrage. Un film préparé dans un certain secret et avec les moyens du bord. Malhonnêtes au besoin… Jeannette Delos, la femme du réalisateur quasi novice, qui travaille alors comme secrétaire aux Cahiers du cinéma, pioche dans la caisse de la revue pour boucler le budget des Mauvaises Fréquentations – « Ce sera vite pardonné », selon l’ami et futur producteur Pierre Cottrell. Le tournage, démarré à l’automne 1963 et prévu sur trois week-ends consécutifs, se prolonge en fait jusqu’en février 1964, en fonction des disponibilités des uns… et des ressources financières des autres. La vision du film est tout aussi compliquée : baptisé alors « Du côté de Robinson » (ce qui apparaît encore dans plusieurs filmographies d’Eustache), il ne sortira en salles qu’en juin 1967, couplé en double programme avec « Le Père Noël a les yeux bleus », sous le titre générique de… « Les Mauvaises fréquentations ».
D’après Evane Hanska, le scénario s’inspire d’une mésaventure vécue par Jeannette Delos à Paris. Après une dispute conjugale, elle était partie marcher pour se calmer. Arrivée sur le boulevard de Clichy, elle s’était fait accoster par deux types qui avaient fini par lui voler argent et papiers… Dans Les Mauvaises Fréquentations, deux glandeurs, plus vraiment ados, pas vraiment adultes, espèrent une existence moins grise en buvant des coups dans les cafés de Pigalle. Jackson et son ami n’ont pas les moyens d’inviter des filles et, de toute façon, ils ne sont pas dans le bon quartier pour inviter celles dont ils rêvent. Une jeune femme au visage triste finit par accepter de prendre un verre avec eux. Elle raconte qu’elle vient de quitter son boulot, qu’elle s’est séparée de son mari qui la battait comme plâtre et qu’elle doit trouver un nouveau travail afin de payer la nourrice de ses deux petits garçons. Elle convainc ses deux soupirants d’aller danser à La Crémaillère, la boite chic de Montmartre. C’est fermé, alors les trois compagnons de déveine se replient dans un dancing sinistre – Eustache rêvait de tourner la scène dans le sous-sol de La Coupole mais il a du se rabattre sur un établissement beaucoup moins prestigieux du quartier de La Chapelle. Pendant que la jeune femme se fait inviter par un autre cavalier, ils lui piquent son portefeuille et se sauvent en courant. Avant d’utiliser les billets volés pour s’offrir deux doubles whiskies dans un bistrot, puis se quitter…
Rarement l’ennui poisseux du dimanche ou la veulerie de comportements frisant la lâcheté n’ont été reproduits avec une telle justesse. Comme l’a noté Jean Collet, les problèmes que se posent Jackson et son ami pour aborder une fille « sont ceux que le cinéma refoule habituellement, préférant montrer le succès et la conquête plutôt que la quête ».
Au détour d’un plan de Pigalle, on aperçoit la façade d’une boutique de vêtements. Son nom ? « Nouvelle vague ». Tout sauf un hasard… On retrouve d’ailleurs exactement le même plan et la même enseigne dans Bande à part de Godard, film quasi contemporain, tourné en février 1964. « Les Mauvaises fréquentations » est ainsi le petit frère des œuvres fondatrices du mouvement qui, depuis cinq ans, a révolutionné le cinéma français.



