DÉSORDRE
— échos de Mai 68 au cinéma
À la faveur des 50 printemps d'un certain mois de Mai, dont le cinéma sut annoncer, accompagner, poursuivre le profond bouleversement social et culturel, l'association Monoquini propose au Cinéma Utopia et dans d'autres lieux à Bordeaux une programmation mensuelle de films en prise avec le climat de l'époque et les préoccupations qui sont toujours les nôtres, mêlant subversion carabinée, liberté narrative et invention formelle, critique et mise à mal des conventions sociales, expérimentations collectives et militantes.

C'est à Jacques Baratier (1918-2009) que nous empruntons le titre explicite de ce cycle. Cinéaste à l'œuvre protéiforme qui a librement traversé les courants sans jamais s'inscrire dans un style définitif, admirateur de René Clair et du jeune Philippe Garrel, il se disait davantage peintre et poète attentif à la fantaisie créatrice et aux univers désaccordés, puisant dans le surréalisme, la critique sociale acerbe et la psychanalyse. On lui doit Goha (où il révèle le jeune Omar Sharif et une certaine Claudia Cardinale, encore lycéenne), La Poupée (dont le personnage principal est interprété par un travesti), Dragées au Poivre, comédie tapageuse au casting étourdissant, La Ville Bidon, une satire de l'urbanisme des villes nouvelles, L'Araignée de Satin, avec Ingrid Caven, Catherine Jourdan et Roland Topor, ou encore Rien, Voilà l'Ordre, tourné dans une institution psychiatrique.
Nous lui rendons hommage avec ces deux premières séances.

DÉSORDRE / 1
MARDI 30 JANVIER — 20H45

Deux films :

Désordre (1948, n&b, 13 minutes) dévoile l’attachement profond de Jacques Baratier, alors jeune journaliste, au quartier de Saint-Germain-des-Prés, en plein bouillonnement créatif et intellectuel. Ce documentaire rare au ton irrévérencieux accompagne l’émancipation de la jeunesse parisienne de l'après-guerre qui investit les cafés et les caves de Saint-Germain, des lieux mythiques (le Flore, les Deux Magots, la Hune, le Tabou, le Club Saint-Germain, la Rose Rouge, le Vieux Colombier) où elle découvre le Be-bop et le New Orleans Jazz, Claude Luter et Boris Vian, les poèmes de Prévert, les romans de Camus, le mouvement lettriste à la tête duquel se trouve Gabriel Pomerand, et la philosophie de Sartre.


Gabriel Pomerand déclamant un poème lettriste dans Désordre (1948)

Se déroulant au fil des rencontres, Désordre croise également nombre de personnalités peuplant cette jungle moderne que Baratier a côtoyée de près : de Jean Cocteau à Simone de Beauvoir, en passant par Jacques Audiberti, Olivier Larronde, Alexandre Astruc, ou encore Juliette Gréco, interprète de "Si tu t’imagines" de Raymond Queneau et Joseph Kosma. Avec Le Désordre a 20 ans (1967, en projection 35mm, n&b, 1h10), tourné deux décennies plus tard dans ce même quartier, le réalisateur forme un pont reliant deux époques, soulignant les divers changements socio-culturels intervenus depuis avec l’arrivée de nouvelles personnalités (Roger Vadim, Marc’O et ses "Idoles", Antoine, Zouzou, Arthur Adamov, Emmanuelle Riva, Claude Nougaro, Philippe Clay, François Dufrêne...).
À l'ombre du clocher de l'église de Saint-Germain que l'acteur Roger Blin appelle "le caillou", il continue de se passer quelque chose.

Juliette Greco en 1966

DÉSORDRE / 2
MARDI 20 FÉVRIER — 20H45

Deux films :

Eden Miseria (1967, n&b, 17 minutes) illustre l'intérêt de Baratier pour les expériences marginales, en réalisant à Katmandou à l'hiver 1967 le portrait de jeunes gens se qualifiant de beatniks et qui, refusant le caractère oppressif de la société occidentale, ont pris la route en quête d'un mode de vie différent basé sur la communauté.


Bulle Ogier dans Piège (Photo Midi-Minuit Fantastique).

Admiré par Eugène Ionesco et André Pieyre de Mandiargues, Piège (1968, n&b, 50 minutes), un des films les plus déconcertants de Baratier, emprunte résolument la voie de l'expérimentation. Précédé d'un prologue de Fernando Arrabal, il met en scène en une sorte d'hallucination les débordements de deux jeunes délinquantes (Bernadette Lafont et Bulle Ogier) attirées dans une demeure labyrinthique semée de pièges saugrenus par un mystérieux propriétaire (Jean-Baptiste Thiérée) obsédé par la peur d'être volé. Exprimant ses tendances anarchistes, c'est l'occasion pour Baratier de s'essayer à une forme d'écriture automatique au cinéma, à une exploration de l'inconscient enchainant les séquences fantasmatiques dans un fracas d'images et de sons. La musique de ce drôle de cauchemar est signée François Tusques.

Un cycle proposé par l'association Monoquini en partenariat avec le Cinéma Utopia.
Remerciements : Argos Films (Maÿlis Berger), Tamasa Distribution.