DÉSORDRE / 8
MARDI 30 OCTOBRE — 20H15

Cinéma Utopia
5 Place Camille Jullian
Bordeaux

Tarifs : 7€ ou ticket d'abonnement Utopia

LA COUPE À 10 FRANCS
Un film de Philippe Condroyer
France, 1975, couleur, 1h36
Avec Didier Sauvegrain, Roselyne Villaumé, François Valorbe…
Scénario de Philippe Condroyer d’après un fait réel.
Musique créée à l’image par Anthony Braxton, Antoine Duhamel, François Méchali.

Quinzaine des Réalisateurs, Cannes 1974

Dans un village de banlieue, les jeunes employés d’une fabrique de meubles subissent la pression de leur patron pour se faire couper leurs cheveux longs. Face à l’arbitraire de cette exigence, ils résistent au point de se faire renvoyer. Ils tentent, en vain, de faire valoir leurs droits avec l’aide d’un syndicaliste. L’un d’eux, André, n’en démord pas. D’un prétexte trivial, sujet à des situations cocasses, nait une confrontation de plus en plus âpre et inégale dont les conséquences seront tragiques.

Oublié pendant plus de quarante ans et récemment redécouvert, LA COUPE À 10 FRANCS est un film singulier et bouleversant au parcours chaotique. Philippe Condroyer, homme de télévision qui a précédemment réalisé nombre de courts métrages industriels, puis, grand écart, TINTIN ET LES ORANGES BLEUES (1964) et UN HOMME À ABATTRE (1967) avec Jean-Louis Trintignant et Valérie Lagrange, va faire prendre un tournant inattendu à sa carrière, après la lecture d’un fait divers qui l’ébranle et à partir duquel il va écrire d’une traite un scénario pour ce qui sera son troisième et dernier long métrage pour le cinéma. Il va chercher à comprendre, sans mener d’enquête préalable sur les lieux mais porté par une nécessité intérieure, ce qui a poussé un jeune homme à s’immoler devant les grilles de son usine.
Réalisé dans des conditions difficiles avec le maigre argent d’un producteur véreux, tourné en 16mm en son direct avec une équipe technique réduite et des acteurs inconnus, le film va pourtant bénéficier de ce dénuement pour atteindre une forme d’humilité et de justesse.
En dépit de sa sélection à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 1974 et de critiques élogieuses, il est victime des vicissitudes de la distribution, passant de main en main avant de disparaitre définitivement des écrans, les droits ne pouvant pas même être rachetés par son auteur.

Il s’agit pourtant là d’une œuvre importante du cinéma français des années 70, au moment où émergent un certain nombre de films réunis sous l’étiquette éphémère de « nouveau naturel », où se distinguent entre autres Joël Séria ou Claude Faraldo. Contemporaine des DOIGTS DANS LA TÊTE de Jacques Doillon (projeté à Utopia en juin dernier) avec qui elle partage une de ses interprètes (la délicate Roselyne Villaumé), on peut rapprocher cette COUPE du Maurice Pialat de L’ENFANCE NUE de par la pureté de sa ligne narrative et la concision de son écriture, portées par une sincérité indéniable.

Si la forme est dépouillée, elle n’est pas aride. Condroyer compose admirablement ses cadres, captant la lumière de paysages pluvieux avec l’œil d’un peintre. La spontanéité des rapports au sein du groupe des jeunes ouvriers autant que la solitude intérieure d’André sont restituées à une juste distance. Les dialogues font appel en grande part à l’improvisation. Les acteurs, en premier lieu Didier Sauvegrain, le héros de cette sinistre affaire, font preuve d’un naturel confondant. De même, la relation qui se noue entre le jeune menuisier et Léane, la petite postière, a la pudeur et la grâce des premières fois. La musique, magnifique, improvisée à l’image par le saxophoniste de free jazz Anthony Braxton à partir d’un thème d’Alain Duhamel, ponctue les scènes comme une respiration.

Au-delà de la chronique ouvrière, le récit emprunte progressivement une voie plus existentielle, à mesure que l’usine devient le lieu de tensions et d’affrontements qui se répercutent à tous les niveaux de la vie, bouleversant les relations amicales, sentimentales et familiales.
LA COUPE A 10 FRANCS est un film de colère et de révolte contre l’injustice sociale, le racisme ordinaire et la « haine des jeunes ». Philippe Condroyer, disparu le 5 novembre 2017, aura eu le temps d’assister à sa seconde vie, d’une brulante actualité.

Merci à Nova !